Scènes fictives

La photographie comme « skênê » [ en grec signifie « tente, lieu couvert]. Nous verrons, ici, ensemble, un travail produit avec le collectif d’auteur Ruhe- Le cirque en 2014.

Si vous trouvez des ressemblances, similitudes avec les travaux d’autres photographes, sachez que nous n’avions pas souhaité faire un « à la manière de « , après l’inconscient….

Le but n’est pas de voir ces images comme des photographies mais comme des documents

L’idée était de questionner le vernaculaire non pas tel un outil de décor mais comme décor explicatif se suffisant à lui-même. Alors, nous avons tout d’abord réfléchi à l’espace clôt occupé comme déterminant du paysage.

Nous ne voulions pas recréer, inventer mais construire avec ce que nous avions, à l’instant présent, à notre disposition.

Les scènes qui vont suivre répondent à des protocoles. Cette démarche de prendre « le grand faux avec grand sérieux » ne nous a pas empêché des moments de franche rigolade.

Les questions qu’elles devraient soulever sont, par ordre plus ou de moins de grandeur: suis-je face à une vraie scène? Est-ce une scène de la vie courante, une séquence fixe d’un spectacle? Dans ce cas qui joue et quoi? …

Vosposs2014IPL.jpg
Vos possibilités de retrait, Ruhe- le Cirque feat IPL, 2014

Au second plan, une personne est au téléphone, elle semble préparer un jeu de cartes. Au 1er plan, des objets divers. Au tout 1er plan: un bouquet de lavande séchée qu’on imagine être dans un pot.

A côté, est-ce un téléphone rétro? Mais où se trouvent ses touches, son clavier? Puis, une pomme de pin et une petite sculpture (en bois?) d’un homme qui attend.

Nous voyons le combiné du téléphone mais pas de fil. Elle fait donc semblant de téléphoner. Le décor du fond est assez flou, toutefois, de par la position du corps du personnage, nous pouvons en déduire qu’elle est assise. Elle ne nous regarde pas et semble parler, sa bouche est entrouverte.

Cette séquence est fictive dans la mesure où ce qui pourrait nous paraître réel ne l’est pas. L’action est faussée par des éléments dont le fonctionnement n’est pas rendu possible (le téléphone) néanmoins, nous retiendrons une femme au téléphone.

Quel est le but de cette image?

Elle fonctionne comme un extrait, un échantillon iconographique, un élément visuel qui viendra documenter une production. Ici, Vos possibilités de retrait– un texte d’écriture contemporaine théâtrale- est donné à être vu. Vu joué. Mais s’est-il joué? Et si oui, où? Cette toile de fond est floue et ne donne pas suffisamment de détails. Les indications sont apportés par la profondeur de champ. Le photographe est proche, peut-il se tenir à distance? En a-t’il la possibilité?

Ce document constitue un élément factuel, une archive des théâtres en appartement réalisés et proposés avec Vos possibilités de retrait.

 

La scène suivante interroge le protocole lui-même. Quelle hypothèse est, là, confirmée voire infirmée?

IPL 2014 Ruhe.jpg
Ruhe – Le Cirque feat IPL, 2014

se trouve le photographe? L’appareil? On aperçoit le flash dans le miroir. Que fait ce personnage dans cette tenue dans une salle de bain au confort rudimentaire? Cette photographie s’est-elle construite en plusieurs étapes? La scène parait plus privée que la 1ère image, à moins que le personnage prenne la pose le temps de…Elle sourit, ne nous regarde pas.

Sommes-nous devant une scène en public? La composition est différente, elle-aussi, pas de 1er plan (une zone blanche) mais plutôt une surface plane, sans relief qui s’équilibre avec les bords verticaux: le panier à gauche et le manche à balai à droite. Des lignes verticales et horizontales, en écho, viennent restituer une scène de « portrait » dans la situation de son décor vernaculaire, son paysage quotidien. Cette image a servi d’ outil de communication lors de la présentation de nos 1ers travaux. Le « fonds » du collectif tenait à la question de l’invisibilité –  « donner à voir les invisibles ».

 

Poursuivons,

Avec le collectif, nous avons entrepris un travail sériel, baptisé Kitchen Neon. Avec humour, nous nous sommes imaginés « quelqu’un dans sa cuisine ». Nous nous sommes demandés par quels moyens, procédés, nous pourrions restituer une ambiance « hors-jeu » c’est-à-dire en dehors de ce qui semblerait habituel, attendu.

RUHE IPL 14 Kit.jpg
Ruhe -Le Cirque feat IPL, Kitchen Neon, 2014

Le flou fut la 1ère option retenue, puis les lumières avec cette guirlande électrique et ces bougies (sur ce qui est un réfrigérateur). Une cuisine (é)vidée, aux espaces libérés pouvant permettre la scène suivante, est devenue essentielle. Scénariser le personnage plus possible. L’intérêt du flou c’est qu’il ne permet pas de savoir avec précision qui est montré. Dans ce cas, cela peut-être, vous.

Pourquoi cette écharpe de lumière?

Parce qu’elle construit l’image, la coupe en deux. La partie de droite semblant encore encombrée et celle de gauche avec ses rideaux, radiateur et frigo, est dégagée. Le mouvement du corps, celui de quelqu’un qui marche, qui monte sur une marche (un tabouret? ) ainsi que celui des bras: Le personnage est soit en train d’enfiler soit en train d’enlever cette écharpe. Il se tient de profil pour que nous puissions voir ses gestes se détacher du fond, ceci est amplifié avec le contraste du noir et du reste nimbé dans la clarté. Ce document a fonctionné comme une signature pour certaines de nos interventions.

 

La séquence suivante relève du même fond, à savoir, Kitchen Neon

La difficulté reposait en cette idée de faire une image dans un couloir, entre deux portes, de ce fait, avec très peu d’espace entre le personnage et l’outil photographique. La construction « géométrique » et la netteté ont été des impositions formelles. Comment créer un « document » visuel à partir de cela? L’affiche nous a semblé être une option intéressante par conséquent faisons une fausse affiche d’un faux personnage.

néoncouisap - Copie.jpg
Kitchen Neon, Ruhe -Le Cirque feat IPL, 2014

Puis, de par la pose, le regard, et les indications {(la guirlande, les éléments visuels disponibles – « Eau & Gaz à tous les étages » (Marcel Duchamp et son œuvre de 1959) sur la porte de gauche et une une plaquette (d’exposition) où nous pouvons lire « Marcel Storr » (dessinateur relevant de l’art brut)], nous saisissons un instant de face à face où s’opèrent des logiques de « clans » -gauche/ droite – Marcel D./Marcel S…

L’image se construit par l’axe du milieu avec l’idée très simple du noir. La matière, du vêtement, n’est pas unie, elle brille, scintille. Le geste – les mains au- dessus de la tête qui écartent la guirlande- suit entrebâillement des portes mi-ouvertes. Le prolongement, apporté par les cheveux qui remontent vers la tempe, participe à l’énergie de la scène.

La main de droite venant s’aligner sur le décor de la porte et celle de gauche vient tracer un angle. Pour cette image, il nous fallait une dynamique, celle-ci est accentuée par le fait que la guirlande brille à gauche et que dès qu’elle « touche » le dos, celle-ci s’éteigne.

Une logique d’écho:

A la fausse lumière de la guirlande à gauche, répond la lumière vraie apportée par le carreau intégré à la porte de droite. Cette dernière est accentuée par la lumière du jour qui rentre par l’entrebâillement de la porte (côté droit). Cette image est un élément du montage photo dont nous nous sommes servis, par exemple, pour notre profil Gravatar (de 2014 à 2018).

 

Enfin, nous avons entrepris, ce que nous avons nommé « une collection en fonction des saisons ». Une façon de critiquer la mode et son rapport aux diversités, aux injonctions de tout ordre. Ici, la version spring/summer au Cirque. Le personnage comme partie intégrante d’une structure narrative, une pose dans une cuisine qui ne demeure pour autant pas anodine. Au possible sourire que celle-ci peut provoquer, nous assistons à une scène d’ appropriation culturelle. La tenue vestimentaire et la coiffe posent les éléments distinctifs. 

P1010814 - Copienacar.jpg
Spring summer au Cirque feat IPL, 2014

Le personnage parait comme collé au fond, contre le mur de cette pièce, dos au mur. Il fait partie des indications disons « bruyantes« , chargées, par opposition au blanc sur-éclairé de droite. La femme se teint debout avec un air de défi, sac à pain au bras en guise de sac à main et « jouet » ou « baguette » à la main. Une chose frappe, l’absence du bras gauche. Une image qui vient documenter une pratique culturelle fictive pour le personnage: la cuisine. Ce document m’a servi de portrait pour beaucoup de dossiers ou d’évènements, parfois je l’ai recadré, parfois pas.

———-

Vous aurez sans doute remarqué les titres de ces images avec l’indication « feat« . A cette époque, nous organisions beaucoup de sessions interdisciplinaires, pour tout, telles que « IPL feat Replica » etc…J’ai donc repris le principe de ce jeu.

****

Peut-être aviez-vous déjà entraperçu ces images dans leur version d’origine (avec un traitement sépia). Afin de leur apporter une autre réception, nous les avons reprises en noir et blanc. En effet, le Sépia ajoutait une esthétique « vintage » qui venait perturber le fonds de cette histoire fictive de la scène, à travers son rapport au temps.

Bien à vous,

 

Isabelle Pompe, mars 2019.