Une route néo noire

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Tel un impondérable en ces périodes de vache maigre cinématographique et histoire de nourrir la fascination toujours un peu plus…L’époque, confinée ou auto confinée, peut se dédier aux reconnexions salutaires avec des Jadis de plus en plus révolus, certes, néanmoins, ce reset peut révéler des essentiels. 

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▂ Faire l’expérience d’un film de David Lynch, c’est se confronter, prendre en plein visage des épreuves mentales inoubliables. On en revient ébranlée, sidérée, parfois, perdue dans l’incompréhension la plus grande comme si les limites de notre être venaient d’exploser. Dès lors, nous avons accès, dans notre très grande vulnérabilité, à des seuils neufs.

▃ On se souvient et le recours à notre mémoire peut être douloureux. Ce fut le cas pour Elephant Man, film que j’ai pu regarder une seule et unique fois tant il m’a poussé vers des limites émotionnelles si vives, si intenses que je me suis interdit un nouveau face à face. Même la tentation ne pu modifier cet acte décisionnel. 

▄ J’ai regardé deux fois, à près de vingt d’intervalles et plus, Twin Peaks, Fire Walk With Me et la dernière séquence d’horreur est telle, qu’en écho, je me tord de douleur pour ce personnage. Je vis sa scène finale, sa mise à mort. Son exécution est la mienne.

▅ Face à cette responsabilité de spectatrice, mon esprit essaie de prendre la fuite, court, le plus vite possible, pour sauver sa peau. Une issue de secours serait la possibilité ultime de revenir à moi saine et sauve. Cela ne sera pas possible.

▆ Le trauma engendré par ce film a lieu en salle, alors que mes yeux se ferment et que seules mes oreilles terrifiées par les sons de cette Scène m’envoyaient des signaux d’alerte. Je suis pétrifiée. Pourtant, je suis cinéphile de Lynch grâce à la série Twin Peaks et à Sailor et Lula, depuis mes 13 ans, rien n’y fait. On ne s’habitue pas. 

▇ Les échappées expérimentales de Lynch correspondent à une Manière d’être. Depuis ses univers hypersexualisés, fascinés pas la mort, se juxtaposent, à la perfection, des images symptomatiques, encodées et malades. Lynch c’est aussi une déroute expérientielle faite d’intrigues, de normal pas tout à fait et encore moins normal, de réel à étages, massif, où la densité des éléments, sans correspondance directe, se sédimentent, presque, avec légèreté et naturel.    

▉ Des sensations de cauchemars aux univers hantés par la violence, ce monde est vivant et mort. Nous le sommes également. Ces états de vie renvoient à des processus sensoriels étranges dont nous sommes vierges. Nos yeux cherchent, sans cesse, la signification, en vain. La logique n’est plus.

▊ Nos sens sont soumis à rudes épreuves sans que notre corps ne comprenne ce qui est en train de lui arriver. Il sera marqué. Quels sont ses stimuli, quel est ce rythme ? Inconfortable, inconvenant, notre cérébralité peine à se phaser sur ces manières, non brutes mais pourtant premières, de Dire.

▋ Les frontières sont toutes poreuses, transgressives, violées par un réalité qui possède tous les traits de la nôtre. Le rêve ne nous portera pas secours. Seuls, nous sommes en danger au cœur d’un fantasme devenu horreur. Ce « réel », déclencheur d’une lecture inexplorée de notre monde, parvient à donner chair à un « virtuel ».  

     

🅒 ‘est quoi?

 

Le documentaire de Jon Nguyen, David Lynch, The Art Life Source nous permet de comprendre, en associant les œuvres plastiques et musicales de David Lynch à ses expériences marquantes, la place d’un univers de création totale.

█ Le visionnage de cette tentative de définition subjective offerte par Luc Lagier vous apportera d’autres clés de lecture et ressentis mais aussi une manière de contextualiser l’aspect protéiforme de la carrière du cinéaste. Je crois que l’interprétation, la réception de l’ œuvre de ce cinéaste est si intime que nous avons presque chacun notre histoire Lynchienne, viscérale, ancrée dans nos consciences pour longtemps.

 

∙ Vous pouvez choisir la route escarpée mais riche en annotations et explications de l’entreprise philosophique de David Lynch depuis France Culture:Podcast D. Lynch

Retour sur une expérience philosophale

▌ C’est donc, trente ans plus tôt, depuis des routes néo noires, que je suis arrivée à croiser Sailor et Lula. Lecture marquante, rageuse, amplifiée par la mise à l’honneur de la toute puissance des freaks…. Je me revois ahurie par cette approche des personnages, bercée et secouée par cette musique. Le trash fait surface, me gifle et me claque au sol.  

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▝ Je n’ai vu ce film qu’une petite dizaine de fois il y a longtemps, l’ apparentant presque à une période de vie révolue, à un film de jeunesse, situé au début de l’adolescence.Je ne sais toujours pas si une convocation pourrait reprendre ses droits. Il est là, loin de moi, à me laisser tranquille, encore que. 

▖ Un peu après, j’ai entrepris la lecture du livre de James Ellroy, Un tueur sur la route. Je ne saisis, de prime abord, pourquoi cette œuvre littéraire a trouvé en Sailor et Lula, une résonance très forte en moi.

‣ Est-ce cette mise en place de l’horreur, depuis sa distance jusqu’à la terreur, qu’elle inspire?  Un lien entre ces personnages féminins ? Ce décor fait d’espaces infinis et ses routes qui la traversent ?

// La démesure du film a fonctionné comme un miroir avec celle de ce tueur itinérant. La schizophrénie des personnes du film comme du livre, la dimension psychiatrique, l’intime obsessionnel et compulsif d’un voyage au bout du « meurtre », offrent une vision malade et quasi identique de l’ Amérique.  

 

▢ Luc Lagier, par sa lecture, sert ce film mieux qu’un trailer afin d’extraire la quintessence de cette œuvre cinématographique romantique, dans le sens mise en accès de la violence, Palme d’or au Festival de Cannes en 1990.    

 

▪ D’ailleurs, mieux qu’une bande annonce, c’est la somptuosité du travail du compositeur Angelo Badalamenti que l’on retient. Grand accompagnateur, collaborateur et double de Lynch, il se fait contrepoint, contre-pied, pied de nez ou parfaite mise en emphase narrative; ses propositions précieuses déposent, toujours, leur soluté avec grâce.  

 

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• Film à énigmes ? Mondes parallèles, schizophrénie, féminité blonde ou brune, impossibilité fusionnelle, la mort de ? Les deux faces d’une même pierre, l’envers d’un décor…

⁃ Film expérimental, mental et fondamental, Lost Highway pose les jalons d’un chef d’œuvre à venir mais peut se lire seul ou plutôt comme une partie prenante d’une œuvre sérielle entreprise des années plus tôt.

 // Images, couleurs, musiques, les manières d’entrer dans ce film sont composites toutefois la requête initiale n’est pas celle de vous séduire mais davantage de vous perdre, de vous induire en erreur.

⁃ Vous pouvez aussi observer cette œuvre réflexive se muer, elle vous défiera dans vos façons de rester en retrait. Elle suscite et attend une observation du détails, une décomposition en un temps « un » puis « bis » de séquences qui se lient et se délient pour mieux nous demander d’approcher.

∘ Tel le murmure d’une morsure à venir, ce film, fil de mémoire, ne relève pas d’un genre, ni horreur, ni classique, mais se fait vampirique et ubique.  

◦ Lost Highway est un film qui mord, lentement mais sûrement. On se remémore, des années plus tard, l’expérience de sa plastique, depuis la noirceur de ses peaux impénétrables jusqu’à ses impossibles boucles temporelles.

 

C’est quoi Lost Highway ?

⓪ La plus belle, avec subjectivité, pas si sûre, partie de ce film, c’est son générique. Pour mieux comprendre cette remarque, je vous convie, chaleureusement, à prendre le pouls de Lynch à travers ses récits diégétiques. Vous pourrez les voir se distinguer, se ressembler, les uns et les autres, distinctement grâce à ce Blow Up spécial génériques.

/// Le face à face avec Mulholland Drive atteint des sommets qui me demande de lui consacrer un article à part entière. Cependant, les images de Lynch sont un tel tableau que leur découverte, redécouverte ne cesse de nous surprendre. Peut-être que plus belle déclaration d’amour, de fascination ne trouve pas grâce à vos yeux, il n’en demeure pas moins que nous sommes contemporains du même monde et que l’exploration de ses univers reste une expérience cinématographique unique.

⃣  Passant d’une pièce à l’autre, franchissant les portes d’un visage à un autre, vous serez au première loge de ces instants spatiaux et musicaux d’exception, bref, Bon Voyage à bord du somptueux montage crée par Blow Up!

Isabelle Pompe L, Lynch Ever and Ever, 12 février 2021

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